Ils viennent de partout, des cinq continents. Ils se croisent dans les couloirs des ONG, entre deux réunions, quelques achats de base, des tampons sur leurs passeports et des papiers qu’ils devront exhiber à tout moment pendant leur séjour au Pakistan. On les reconnaît parce qu’ils ont encore les traits fripés du vol long courrier et l’air de ne pas savoir très bien ce qu’ils vont faire. Ils ont quelques heures ou quelques jours entre leur arrivée à Islamabad et leur départ pour leur lieu d’affectation et ils ne défont pas leur valise –je ne mets pas de pluriel car quand on part pour plusieurs mois, on prend étonnamment moins que lorsqu’on se déplace pour quinze jours ! On les a appelés il y a quelques jours, au mieux il y a deux semaines, pour leur demander de venir rejoindre les équipes débordées. Tous peuvent refuser, bénévoles comme salariés. Aucun n’a hésité.
Laurence est HSP – Humanitarian Support Personnel attachée au pool urgence de la division internationale d’Oxfam mais elle a travaillé pour d’autres ONG. Elle est ingénieur en Eau et Environnement et a postulé pour un poste dans le secteur humanitaire sans savoir que son profil était particulièrement apprécié. « Il ne s’agissait pas d’une grande réflexion métaphysique ! J’avais bien lu quelques articles sur la solidarité mais je n’ai jamais eu envie de sauver le monde. Juste partir, rencontrer des gens et bien faire mon travail. »
Après onze années d’opérations d’urgence, la passion est pourtant palpable. Libéria, Soudan, Burundi, Irak, Géorgie, Afrique de l’Ouest, elle a dû apporter son savoir dans une quinzaine de pays et elle aborde chaque nouvelle mission avec une fraîcheur étonnante. « J’aime ce rythme. Une mission de trois à quinze mois en moyenne, puis des vacances pour récupérer et repartir en pleine forme. Aussi, j’évite d’anticiper, pour éviter les préjugés. Mais ici, au Pakistan, je sais qu’il y a beaucoup de besoins et beaucoup de projets. Mon idée est limitée à ce que j’ai vu à la télévision mais le terrain est toujours différent. Et, comme ce qu’on a vu est d’une ampleur inédite, je sais qu’il y aura tout à faire. Je ne me fais pas d’illusions, je sais que ce sera le chaos. »
« Eviter le choc frontal »
La quadragénaire, qui n’a pas encore été confrontée au choix entre une vie sans calendrier fixe et une vie de famille « au sens le plus traditionnel du terme », part chaque fois seule mais aime retrouver un groupe qui poursuit les mêmes objectifs. « Dans ce milieu, on côtoie plus de gens biens que dans un autre environnement. Même si on ne reste pas nécessairement en contact après. Ca fait apprécier la vie. On rencontre des gens fabuleux, qui ont connu les pires catastrophes et qui continuent à avancer. Professionnellement, c’est beaucoup plus riche car on n’est pas confiné dans un seul schéma. Sur le terrain, on remplit tous les rôles de l’ingénieur et tous les jours sont différents. Personnellement, on apprend énormément sur soi. Je suis définitivement plus sûre de ce que je suis capable de faire. Pendant mes études, je n’étais pas à l’aise dans les oraux. Aujourd’hui, je forme des groupes de trente personnes et c’est épatant. »
Et l’émotion dans tout ça ? Laurence part dans le sud, dans la province de Sindh, actuellement dévastée par les eaux qui traversent le Penjab et transforment la province en un immense lac. A ce jour, 350.000 personnes sont déjà déplacées et la situation empire d’heure en heure. « Je mets de la distance. L’intégration de l’impact émotionnel se fait lentement, de façon à éviter le choc frontal. A chaud, on comprend moins bien les choses. Mais ce n’est pas moi l’important, nous sommes au service des autres et il faut s’adapter. Mais je ne m’oublie pas pour autant ! J’aime ce que je fais, j’ai la satisfaction de faire quelque chose qui est apprécié et de réussir mon travail. »
« Et surtout, aimer les gens »
Forages, réhabilitation de réseaux d’eau, construction de réservoirs, assainissement, formation de comités pour s’occuper des stations. Le boulot est chaque fois sensiblement le même. La forme peut changer. « A moi de découvrir les spécificités de l’endroit, la manière d’aborder les besoins de la population. Avant la technique, il y a la culture. C’est facile de construire des latrines, mais plus dur d’y amener les gens et de leur faire comprendre qu’elles seront là pour leur survie. Or, pour construire une toilette que les gens voudront bien utiliser, il faut connaître les usages, les tabous locaux, les contraintes de genre. Ca fait aussi partie du boulot de l’ingénieur, se renseigner, écouter, être bien briefé pour réussir sa mission. C’est aussi ce que j’apprécie en travaillant avec des ONG comme celles qui composent votre consortium belge : la dimension participative communautaire, la priorité donnée à l’humain en plus d’être des spécialistes et des experts. Car ce sont les gens et les rencontres qui font continuer et avancer dans la vie. Pas les techniques. Celles liées à l’eau n’ont d’ailleurs pas beaucoup changé ces dernières années. »
Laurence part pour trois mois. Pour commencer. Davantage si la situation l’exige et si les fonds suivent. La vie du travailleur humanitaire est la plupart du temps liée au financement et il est rare qu’il quitte son poste en ayant totalement bouclé le travail. « On quitte quand l’urgence est finie. Mais il y a des urgences qui durent des années. C’est pourquoi le développement et l’humanitaire sont inévitablement étroitement liés. Même s’il faut savoir que le rythme de travail est différent. » Elle part aujourd’hui. Elle a souhaité qu’on mange dans un restaurant chinois, et cela lui a fait plaisir. On a cherché des livres mais on n’a trouvé que des romans à l’eau de rose. Pas son genre. « J’en trouverai à Karachi. » Je l’ai accompagnée pour acheter une tunique. « Pas question de me déguiser mais bien de marquer le respect. Les traditions dans les régions reculées sont différentes et, si l’on veut être proche des gens pour les aider, il faut respecter quelques usages. » Pour le reste, elle rappelle aux candidats que l’humanitaire est comme les sables mouvants. « Rien n’est jamais stable, tout peut changer et il faut être capable de s’adapter à chaque instant. Quand vous partez avec une ONG solide et expérimentée, vous n’êtes jamais ‘lâché’, la sécurité est la priorité. Mais il faut être fort mentalement, se connaître, exprimer ses émotions et savoir relâcher les tensions en ayant des occupations parallèles. Moi, c’est principalement la lecture. Mais surtout, il faut aimer les gens. Et avoir le sens de sa mission. Cela peut être un boulot comme un autre –il faut bien manger- mais au moins avoir conscience que c’est un boulot indispensable et y mettre le meilleur de soi. »
Profession : travailleur humanitaire
Beatrice Demol, Lundi, 06 Septembre 2010 09:27L'auteur
Nom: Béatrice Demol
Consortium 1212
